Le message de Marianne datait de deux ans, mais en le lisant, j’avais l’impression qu’elle venait de l’envoyer.
« Si votre sœur boit quelque chose qu’il prépare avant de dormir, dites-lui de ne plus jamais y toucher. Je n’ai pas réussi à partir assez tôt. »
Je demandai à Claire de m’envoyer immédiatement une capture d’écran.
Quelques secondes plus tard, la photo apparut sur mon téléphone.
C’était bien le même sac noir.
Même matière.
Même fermeture éclair.
Même petite étiquette grise sur le côté.
Mais quelque chose d’autre apparaissait dans le coin de la photo.
Un bracelet.
Un bracelet fin en argent avec une petite pierre bleue.
Je le reconnus.
Marc m’en avait offert un presque identique pour notre premier anniversaire de mariage.
— Claire, est-ce que tu peux encore accéder au profil de Marianne ?
— Attends.
Quelques secondes passèrent.
— Oui. Mais elle n’a rien publié depuis presque deux ans.
— Il y a une ville indiquée ?
— Lyon.
Je regardai l’heure.
8 h 11.
Marc ne rentrerait normalement pas avant 18 heures.
— Écris-lui.
— Moi ?
— Oui. Pas moi. Si Marc surveille mes comptes ou mon téléphone, je ne veux pas qu’il sache que je l’ai retrouvée.
Claire lui envoya un message très simple :
« Bonjour Marianne. Je suis Claire, la sœur d’Anna. Je viens seulement de comprendre votre ancien message. Anna a besoin de vous parler. C’est urgent. »
Nous attendîmes.
Dix minutes.
Vingt minutes.
Aucune réponse.
Puis, à 8 h 47, le téléphone de Claire vibra.
Marianne avait répondu.
Seulement quatre mots :
« Pas par téléphone. Jamais. »
Puis une adresse.
Un café situé à presque une heure de chez moi.
Et une heure :
11 h 30.
Je pris quelques vêtements, mes papiers, mon ordinateur et les photos du carnet. Je laissai tout chez Claire avant de partir avec elle.
Je refusais désormais de laisser chez moi quoi que ce soit d’important.
À 11 h 26, nous entrâmes dans le café.
Marianne était déjà là.
Je l’aurais reconnue sans qu’elle prononce un mot.
Elle avait une quarantaine d’années, les cheveux courts et le visage fatigué. Lorsqu’elle me vit, son regard descendit immédiatement vers mes bras.
Comme si elle cherchait quelque chose.
— Les marques ont commencé ? demanda-t-elle.
Je m’arrêtai net.
Claire me prit le bras.
— Comment savez-vous ça ?
Marianne ne répondit pas tout de suite.
Elle regarda autour d’elle, puis désigna les chaises.
— Asseyez-vous.
Je lui montrai une photo de Marc avec le sac noir.
Elle détourna les yeux.
— C’est lui.
— Qu’est-ce qu’il vous a fait ?
Ses mains se crispèrent autour de sa tasse.
— Au début, exactement ce qu’il vous fait.
Elle m’expliqua qu’elle avait rencontré Marc huit ans plus tôt lors d’un événement professionnel. Ils n’avaient jamais été mariés, contrairement à ce qu’il m’avait laissé croire en parlant vaguement d’une « ancienne collègue ».
Ils avaient été ensemble pendant près d’un an.
Après quelques mois, Marc avait commencé à lui préparer des boissons le soir.
Puis les trous de mémoire étaient apparus.
Des réveils étranges.
Des objets déplacés.
Des vêtements qu’elle ne se souvenait pas avoir portés.
Et toujours la même explication.
Le stress.
Le somnambulisme.
L’épuisement.
— J’ai cru devenir folle, murmura Marianne.
Puis elle avait découvert la caméra.
Pas parce que Marc avait fait une erreur.
Parce qu’un soir, elle avait renversé sa boisson sans qu’il le sache.
Exactement comme moi.
Elle avait fait semblant de dormir.
Et elle l’avait vu entrer.
Avec les gants.
Avec le sac.
— Mais pourquoi ? demandai-je. Pourquoi les photos ? Pourquoi les morceaux de vêtements ?
Marianne me fixa.
— Parce qu’il collectionne des preuves de contrôle.
Je fronçai les sourcils.
— Je ne comprends pas.
— Marc ne cherche pas simplement à photographier des femmes. Il documente leur vulnérabilité. Il conserve des objets, des images, des dates. Ensuite, il utilise certaines de ces images pour leur faire peur lorsqu’elles commencent à poser des questions.
Mon ventre se serra.
— Vous voulez dire du chantage ?
— Parfois.
Elle marqua une pause.
— Mais ce n’est pas tout.
Marianne sortit une enveloppe de son sac.
À l’intérieur se trouvait une vieille carte mémoire.
— J’ai pris ça dans son sac la nuit où je suis partie.
Je la regardai.
— Qu’est-ce qu’il y a dessus ?
— C’est précisément pour ça que j’ai essayé de prévenir votre sœur.
Elle poussa la carte vers moi.
— Il n’était pas seul.
Je repensai immédiatement aux messages reçus par Marc cette nuit-là.
— Qui l’aide ?
Marianne secoua la tête.
— Je n’ai jamais réussi à le prouver. Mais il y avait quelqu’un qui lui donnait des instructions. Quelqu’un qui savait quand il devait arrêter, quand il devait changer ses habitudes et quelles femmes représentaient un risque.
— Pourquoi n’êtes-vous pas allée à la police ?
Son visage se ferma.
— J’y suis allée.
Cette réponse me surprit.
— Et ?
— Marc avait déjà préparé sa défense.
Elle sortit plusieurs feuilles de l’enveloppe.
Des copies de dossiers médicaux.
Son nom figurait dessus.
— Quelques semaines avant que je découvre tout, Marc avait commencé à dire à mes proches que j’avais des problèmes de mémoire. Il m’avait convaincue de consulter. Il connaissait le médecin. Lorsque j’ai porté plainte, il avait des messages, des témoignages et des documents donnant l’impression que j’étais paranoïaque et confuse.
Je compris soudain pourquoi il m’avait parlé de somnambulisme.
Pourquoi il répétait que je travaillais trop.
Pourquoi il semblait toujours si préoccupé par ma fatigue devant Claire.
Il construisait déjà une histoire autour de moi.
Une histoire dans laquelle, si je l’accusais un jour, je serais celle qu’on ne croirait pas.
— Mais maintenant, j’ai les photos de son carnet.
Marianne releva brusquement les yeux.
— Quel carnet ?
Je lui montrai les images.
Elle fit défiler les pages.
Sophie.
Élodie.
Julie.
Puis son propre prénom.
Lorsqu’elle arriva à la phrase :
« Elle a commencé à se souvenir. Tout arrêter. »
son visage pâlit.
— Anna…
— Quoi ?
Elle agrandit la photo.
Puis elle pointa quelque chose que je n’avais pas remarqué.
À côté de la date se trouvaient deux lettres.
« V. L. »
Je les avais prises pour une simple annotation.
Marianne, elle, semblait terrifiée.
— Vous savez ce que ça signifie ?
Elle ne répondit pas.
Elle prit son téléphone et chercha une vieille photographie.
Lorsqu’elle me la montra, Marc se tenait devant un stand lors d’un salon professionnel.
À côté de lui se trouvait un homme plus âgé.
Sous la photographie figurait son nom.
Victor Lemaire.
— C’était son directeur régional, expliqua Marianne. Celui qui lui fournissait ses déplacements, ses chambres d’hôtel et une partie de son matériel.
Je regardai de nouveau les initiales.
V. L.
— Vous pensez que c’est lui ?
— Je ne sais pas.
Puis Marianne fit défiler mes photographies jusqu’à la dernière page du carnet.
Elle s’arrêta.
Son expression changea.
— Où avez-vous pris cette photo ?
— Dans notre chambre. Pourquoi ?
Elle agrandit l’image.
Tout en bas de la page, presque cachée par l’ombre de mon téléphone, se trouvait une ligne que je n’avais même pas remarquée.
Une date.
Demain.
Et juste à côté :
« A. — transfert final — 23 h 30. »
Mon prénom commençait par A.
Anna.
Je sentis mes doigts devenir glacés.
— Qu’est-ce que “transfert final” veut dire ?
Marianne me regarda droit dans les yeux.
— Je n’en sais rien.
Puis elle reprit la carte mémoire posée sur la table.
— Mais je crois que la réponse est là-dedans.
Nous trouvâmes un vieil ordinateur hors ligne dans l’arrière-boutique du café, appartenant au gérant que Marianne connaissait. Elle inséra la carte mémoire.
Plusieurs dossiers apparurent.
Des dates.
Des initiales.
Des vidéos.
Puis un dossier intitulé :
ARCHIVES.
Marianne l’ouvrit.
À l’intérieur se trouvaient onze sous-dossiers.
Onze.
Exactement le nombre de femmes dans le carnet de Marc.
Mais il y en avait un douzième.
Il portait mon prénom.
ANNA.
Et lorsque je vis la date de création du dossier, mon sang se glaça.
Marc avait créé mon dossier six mois avant notre première rencontre.

