La voix de Victor disparut.
Je restai quelques secondes avec le téléphone contre l’oreille, incapable de parler.
« Cette fois, Valérie n’est pas celle qui décide. »
Moreau récupéra immédiatement l’enregistrement.
— Nous allons tenter de localiser l’appel.
Sophie, elle, semblait bouleversée pour une autre raison.
— Il a dit que votre père avait construit A17 avec lui.
— J’ai entendu.
— Anna, cela signifie que Jean n’était peut-être pas seulement un comptable ayant découvert une fraude.
Je refusais encore de tirer des conclusions.
— Alors découvrons ce qu’il était vraiment.
Ce que mon père m’avait caché
Les enquêteurs retournèrent dans Beaumont et recherchèrent chaque occurrence des initiales J.M.
Cette fois, les résultats prirent un autre sens.
Mon père apparaissait dans des documents datant de plus de dix ans.
Des contrôles financiers.
Des rapports internes.
Des transferts signalés.
Mais aussi des notes rédigées par Victor.
L’une d’elles disait :
« Jean refuse de continuer sans garantie pour les victimes. »
Une autre :
« J.M. conserve sa propre copie. Impossible de lui faire confiance. »
Puis nous trouvâmes un fichier audio.
La voix de mon père.
Je ne l’avais pas entendue depuis six ans.
Lorsque les premiers mots sortirent des haut-parleurs, mes jambes faillirent céder.
— Si quelqu’un écoute cet enregistrement, c’est probablement que Victor n’a pas tenu sa parole.
Je fermai les yeux.
Papa.
Sa voix était exactement comme dans mes souvenirs.
Calme. Grave. Toujours légèrement fatiguée.
L’enregistrement continuait.
Mon père expliquait qu’il avait découvert des opérations financières irrégulières chez Lemaire Médical. Au début, Victor lui avait affirmé qu’il s’agissait d’un système destiné à identifier les responsables de fraudes internes.
Jean l’avait cru.
Puis il avait découvert les dossiers sur les femmes.
Les photographies.
Les paiements.
Les opérations de surveillance.
Il avait compris que Victor n’enquêtait pas sur le système.
Victor était le système.
Mon père avait alors commencé à copier les preuves.
A17 était né de cette décision.
Un coffre numérique destiné à conserver suffisamment d’informations pour empêcher Victor de tout effacer.
Mais Victor avait découvert la trahison.
— Pourquoi ne pas aller directement à la police ? demanda Claire.
Moreau répondit :
— Parce qu’il devait probablement craindre que certaines personnes du réseau soient informées.
L’enregistrement confirma cette hypothèse.
Mon père avait découvert que des informations confidentielles circulaient chaque fois qu’une victime tentait de parler.
Il ne savait plus à qui faire confiance.
Alors il avait créé une assurance.
Une moitié de la clé resterait cachée dans les données qu’il contrôlait.
L’autre serait placée ailleurs.
Là où Victor ne penserait jamais à la chercher.
Puis mon père prononça mon prénom.
— Anna ne doit rien savoir tant que je suis vivant.
Je cessai de respirer.
— Si quelque chose m’arrive, la copie finira par arriver jusqu’à elle. Elle pensera probablement qu’il s’agit d’une erreur professionnelle. C’est mieux ainsi.
Les larmes coulèrent enfin.
Le fichier Beaumont arrivé par hasard dans mon travail n’avait jamais été une erreur.
Mon père l’avait organisé.
Puis vint la dernière phrase :
— Anna, si c’est toi qui entends ceci un jour… pardonne-moi. J’aurais préféré te laisser seulement des souvenirs de ton père, pas ses ennemis.
L’enregistrement s’arrêta.
Personne ne parla.
Je pleurai silencieusement.
Pas parce que mon père m’avait menti.
Mais parce que, six ans après sa mort, je venais de comprendre qu’il avait passé ses dernières années à essayer de me tenir loin d’un danger dont j’ignorais jusqu’à l’existence.
Puis Moreau posa une question essentielle :
— Votre père est mort de quelle maladie ?
Je relevai les yeux.
— Une maladie cardiaque. Très rapide.
— Diagnostic confirmé ?
— Bien sûr.
Puis je compris pourquoi elle demandait.
— Vous pensez que…
— Je ne pense rien pour l’instant. Je vérifie.
La deuxième clé
Pendant ce temps, les spécialistes analysèrent les métadonnées du portfolio.
Ils finirent par trouver quelque chose que personne n’avait remarqué.
Une séquence chiffrée apparaissait dans plusieurs fichiers graphiques.
Une partie était la clé A17.
Mais la séquence contenait également une instruction :
JM-17 / SAINT-PAUL / 314
Saint-Paul.
Ce nom réveilla immédiatement un souvenir.
— L’église.
Claire me regarda.
— Quelle église ?
— Celle où papa allait parfois.
Une petite église près de son ancien appartement parisien.
Le numéro 314 ne correspondait pas à une adresse.
Mais lorsque Moreau contacta le responsable des lieux, nous obtînmes la réponse.
Casier 314.
Mon père louait autrefois un petit compartiment dans une salle d’archives privée attenante à une association paroissiale.
Personne ne l’avait ouvert depuis des années.
Un mandat fut obtenu.
À l’intérieur se trouvait une simple enveloppe.
Pas d’argent.
Pas de bijoux.
Une clé USB.
Et une lettre portant mon prénom.
Cette fois, mon père avait écrit :
« La vérité n’a de valeur que si elle permet de protéger quelqu’un. Ne l’utilise jamais pour te venger. »
La clé USB contenait la seconde moitié nécessaire pour accéder à A17.
Nous avions les deux clés.
Moreau donna immédiatement l’autorisation.
À 2 h 46 du matin, le coffre numérique s’ouvrit.
Des centaines de fichiers apparurent.
Et soudain, plus personne dans la pièce ne semblait fatigué.
Il y avait tout.
Les sociétés écrans.
Les comptes.
Les communications.
Les paiements.
Les noms des intermédiaires.
Les opérations organisées par Victor.
Les instructions données à Marc.
Les dossiers concernant Marianne et les autres femmes.
Des preuves permettant enfin de distinguer les personnes qui avaient participé volontairement de celles qui avaient été manipulées ou menacées.
Et surtout, un répertoire intitulé :
SUCCESSION.
À l’intérieur se trouvait un document signé par Victor.
Il détaillait la façon dont le réseau devait être transféré si Victor disparaissait.
Le nom prévu pour lui succéder était bien :
Valérie Lemaire.
Mais quelqu’un avait modifié le document dix-huit mois auparavant.
Le nouveau responsable était identifié par un code.
V-01.
Nous pensions immédiatement à Victor.
Nous avions tort.
Un second fichier donna l’identité réelle.
V-01 : Vincent Lemaire.
Sophie recula.
— Vincent ?
— Vous le connaissez ? demanda Moreau.
Elle acquiesça.
— C’est le frère de Valérie.
Marc ouvrit les yeux.
— Impossible.
— Pourquoi ?
— Parce que Vincent est mort quand il avait dix-neuf ans.
Moreau regarda l’écran.
— Apparemment, cette famille a une relation assez particulière avec les certificats de décès.
Victor n’était donc pas le seul fantôme de la famille Lemaire.
Le véritable successeur
A17 contenait une photographie récente de Vincent.
Un homme d'une cinquantaine d'années vivant sous le nom de Paul Vernet.
Il dirigeait une société de conseil en Suisse.
Et contrairement à Victor, Vincent n’était pas caché dans une cave ou sous une fausse identité précaire.
Il avait une vie complète.
Une entreprise.
Une maison.
Des comptes.
Des employés.
Tout avait été préparé depuis des décennies.
— Victor n’est donc plus le chef ? demandai-je.
Moreau secoua la tête.
— Il semble avoir perdu le contrôle.
Les derniers messages internes racontaient une guerre familiale.
Victor voulait conserver le réseau.
Valérie voulait le démanteler partiellement pour protéger sa fortune et éliminer les opérations les plus risquées.
Vincent voulait tout reprendre.
Et Marc s’était retrouvé au milieu.
Soudain, le comportement de Valérie devenait plus compréhensible.
Pas innocent.
Mais différent.
Elle ne cherchait pas seulement à cacher les crimes de son père.
Elle essayait aussi d’empêcher son frère de récupérer A17.
— Alors pourquoi enlever Marianne ? demandai-je.
Moreau resta prudente.
— Nous devons encore établir si c'est réellement Valérie qui l'a prise.
Cette phrase me frappa.
Nous l’avions supposé.
Mais nous n’avions aucune preuve directe.
La photographie pouvait avoir été envoyée depuis son téléphone.
Victor pouvait l’avoir manipulée.
Vincent également.
À cet instant, un enquêteur entra.
— Commandante, nous avons localisé le dernier appel de Victor.
— Où ?
— Près de l'ancien centre d’archives médicales.
L’endroit indiqué par les coordonnées cachées dans mon portfolio.
Victor nous avait donné rendez-vous sans donner d’adresse.
Mon père l’avait fait à sa place.
Le dernier piège de Victor
L’intervention commença avant l’aube.
Cette fois, Moreau refusa catégoriquement que je m’approche du lieu.
Je n’insistai pas.
Je n’avais plus besoin de jouer l’héroïne.
Les preuves étaient entre les mains des enquêteurs.
À 5 h 21, l’équipe entra.
Au sous-sol, ils découvrirent une pièce remplie d’anciens dossiers.
Des ordinateurs.
Des disques.
Des téléphones.
Et Marianne.
Vivante.
Terrifiée, mais indemne.
Victor était également là.
Lorsqu’il comprit que les enquêteurs avaient ouvert A17, il ne tenta même pas de fuir.
Mais Valérie n’était pas avec lui.
Ni Vincent.
Lors de son arrestation, Victor demanda seulement :
— Anna a-t-elle écouté Jean ?
Moreau répondit :
— Oui.
Victor sourit tristement.
— Alors elle sait que son père était meilleur que moi.
Ce furent ses seuls mots.
À 6 h 04, Marianne fut conduite à l’hôpital.
À 6 h 32, Victor Lemaire fut officiellement placé en garde à vue.
Un homme mort depuis dix-huit mois venait de réapparaître dans le monde des vivants.
Mais l’affaire n’était pas terminée.
Parce que Vincent restait libre.
Et Valérie aussi.
Le dernier message de Valérie
À 7 h 11, mon téléphone reçut un message.
Valérie.
Cette fois, aucune menace.
Seulement :
« Regardez le fichier 17-V dans A17. Ensuite, vous comprendrez pourquoi je n’ai pas fui. »
Moreau ouvrit le fichier.
C’était une vidéo enregistrée trois semaines auparavant.
Valérie apparaissait seule devant une caméra.
— Si vous regardez ceci, mon père ou mon frère a probablement récupéré le contrôle. Peut-être les deux.
Elle expliqua qu’elle avait découvert deux ans auparavant que Vincent était vivant.
Victor avait secrètement préparé son fils pour reprendre les opérations.
Valérie avait alors commencé à copier les preuves.
Pas pour devenir une héroïne.
Elle l’admettait elle-même.
— J’ai participé à des crimes. J’ai couvert mon père. J’ai payé des gens pour se taire. Je ne demande aucun pardon.
Mais Vincent voulait aller beaucoup plus loin.
Les anciennes méthodes de Victor lui semblaient trop lentes.
Il voulait industrialiser le système.
Valérie avait donc décidé de détruire le réseau avant qu’il ne puisse le reprendre.
Elle avait tenté de récupérer A17.
Marc s’était retourné contre elle.
Victor était revenu.
Et tout avait explosé.
La vidéo se terminait ainsi :
— Anna, votre père m’a offert une possibilité de sortir de cette famille il y a des années. Je ne l’ai pas prise. C’est la plus grande erreur de ma vie.
Puis elle donnait une adresse.
Une maison près de Versailles.
— Si la police veut me trouver, je serai là.
Moreau fit vérifier immédiatement.
À 8 h 03, Valérie Lemaire fut arrêtée.
Elle ne résista pas.
Elle remit volontairement trois téléphones et plusieurs disques durs aux enquêteurs.
Et ses informations permirent de localiser Vincent.
Il tentait déjà de quitter l’Europe.
Il fut arrêté deux jours plus tard.
Cette fois, aucun membre de la famille Lemaire ne disparut.
Et Marc ?
Trois semaines plus tard, je retournai voir Marc.
Pas comme épouse.
Cette partie de notre vie était terminée.
Il allait devoir répondre de ce qu’il m’avait fait et de son rôle dans les opérations précédentes.
Il le savait.
— Je vais coopérer, dit-il.
— Fais-le pour les femmes du carnet. Pas pour moi.
Il acquiesça.
— Anna…
— Non.
Je levai la main.
— Tu m’as peut-être protégée de Victor à certains moments. Tu as peut-être empêché Valérie de récupérer Beaumont. Mais tu m’as aussi privée de mon consentement et tu m’as fait douter de ma propre mémoire.
Il baissa les yeux.
— Je sais.
— Alors ne transforme jamais ce que tu as fait en histoire d’amour.
Il ne répondit pas.
Avant de partir, je posai mon alliance sur la table.
Je n’avais aucune envie de vengeance.
Seulement de reprendre ce qui m’appartenait.
Ma vie.
Mes choix.
Et surtout ma confiance en ma propre réalité.
Six mois plus tard
L’enquête était devenue beaucoup plus vaste que notre mariage.
Plusieurs personnes furent poursuivies. Les preuves d’A17 permirent de rouvrir d’anciens dossiers et de contacter plusieurs femmes figurant dans le carnet.
Marianne recommença doucement sa vie.
Sophie put enfin rétablir officiellement son identité.
Valérie coopéra avec les enquêteurs tout en répondant de ses propres actes.
Victor et Vincent ne pouvaient plus se cacher derrière de faux décès, des sociétés écrans ou des intermédiaires.
Quant à moi, je quittai notre maison.
Je ne voulais plus dormir dans cette chambre.
Je pris un appartement lumineux, plus petit, avec de grandes fenêtres donnant sur une rue calme.
Un dimanche, Claire vint m’aider à ouvrir les derniers cartons.
Au fond de l’un d’eux se trouvait la vieille boîte à musique.
Je faillis la jeter.
Puis je vis l’inscription :
« Pour les souvenirs qu’on ne veut jamais perdre. »
Pendant longtemps, cette phrase avait représenté Marc.
Plus maintenant.
Je plaçai dans la boîte la lettre de mon père.
Pas Beaumont.
Pas les preuves.
Pas les photographies.
Seulement sa lettre.
Quelques semaines plus tard, je reçus une enveloppe officielle contenant la restitution de certains effets personnels.
Parmi eux se trouvait le carnet noir de Marc.
Je l’ouvris une dernière fois.
Sophie.
Élodie.
Marianne.
Julie.
Anna.
Onze femmes réduites autrefois à des prénoms, des dates et des annotations.
Je pris une feuille blanche.
J’écrivis leurs noms.
Puis, à côté du mien, j’ajoutai simplement :
« Elle s’est réveillée. »
Je refermai le carnet.
À 2 h 17 cette nuit-là, je ne dormais toujours pas.
Mais cette fois, personne n’entra dans ma chambre.
Aucun pas dans le couloir.
Aucun sac noir.
Aucune caméra.
Je me levai, ouvris la fenêtre et regardai Paris encore silencieux sous les premières lueurs du matin.
Pendant des semaines, j’avais cru que la nuit où j’avais refusé cette tisane avait détruit ma vie.
Je comprenais désormais quelque chose de différent.
Cette nuit-là, pour la première fois depuis longtemps, je m’étais réveillée avant qu’il ne soit trop tard.

