La possibilité que Victor Lemaire soit encore vivant changeait tout.
Pendant quelques secondes, personne ne parla.
Moreau fut la première à réagir.
— Marc, réfléchissez bien avant de répondre. Avez-vous vu Victor depuis sa mort officielle ?
— Non.
— Lui avez-vous parlé ?
— Non.
— Alors sur quoi repose votre hypothèse ?
Marc demanda qu’on lui apporte son téléphone professionnel, placé sous scellés. Moreau refusa naturellement de le lui rendre, mais un enquêteur récupéra les informations dont il parlait.
Marc expliqua :
— Il y a trente-deux jours, j’ai retrouvé une ancienne sauvegarde du portfolio d’Anna. Je cherchais toujours la deuxième partie de la clé A17. J’ai lancé un programme pour analyser les métadonnées des fichiers.
Il regarda dans ma direction.
— Une image était cachée dans l’un d’eux.
— Celle de Victor.
— Oui.
— Pourquoi quelqu’un aurait-il caché une photographie dans mon portfolio ?
— Je ne le savais pas.
Sophie s’approcha.
— Montrez-la.
Quelques minutes plus tard, l’image apparut sur un écran.
La qualité était mauvaise.
On distinguait un homme sortant d’un bâtiment industriel. Son visage était partiellement tourné vers l’objectif.
Sophie porta immédiatement une main à sa bouche.
— C’est lui.
Je regardai Moreau.
— Vous en êtes certaine ?
— J’ai vécu avec cet homme autour de moi pendant des années, répondit Sophie. C’est Victor.
Sous l’image figurait une date.
Trois jours après son décès officiel.
Mais l’enquêteur numérique remarqua autre chose.
— Attendez.
Il agrandit une partie de l’image.
Au fond se trouvait une enseigne.
Clinique Saint-Roch.
Moreau demanda immédiatement une vérification.
La réponse arriva vingt minutes plus tard.
La Clinique Saint-Roch avait fermé cinq ans auparavant.
Mais avant sa fermeture, elle appartenait à une holding.
Cette holding était contrôlée par une société.
Et cette société apparaissait dans Beaumont.
Nous tenions enfin une piste.
Moreau fit vérifier les archives administratives liées à la clinique.
Un nom apparut plusieurs fois.
Docteur Étienne Caron.
Ancien directeur médical.
Retraité.
Et surtout : médecin personnel de Victor Lemaire pendant près de quinze ans.
— Trouvez-le, ordonna Moreau.
Il ne fallut pas longtemps.
Caron vivait désormais près de Bordeaux.
Lorsqu’on lui demanda de venir répondre à quelques questions, il refusa.
Une heure plus tard, il tenta de quitter son domicile.
Ce fut suffisant pour transformer une simple conversation en quelque chose de beaucoup plus sérieux.
À 14 h 40, Moreau reçut les premiers résultats.
— Caron reconnaît avoir participé à la falsification du dossier médical de Victor.
Sophie se leva.
— Donc il est vivant ?
— Caron affirme ne pas le savoir.
— Comment peut-il ne pas savoir ?
— Parce qu’il dit que son rôle consistait seulement à faire croire à la mort de Victor.
Je compris alors.
Sophie avait disparu grâce à une fausse mort.
Victor avait utilisé exactement la même méthode.
— Qui lui a demandé de le faire ?
Moreau me regarda.
— Valérie.
Cela semblait logique.
Trop logique.
Quelque chose me dérangeait.
— Pourquoi Valérie aiderait-elle son père à disparaître, puis passerait dix-huit mois à agir comme si elle dirigeait tout ?
Marc répondit depuis son lit :
— Parce qu’elle ne l’a peut-être pas aidé.
Je me tournai vers lui.
— Explique.
— Victor préparait toujours plusieurs sorties. Plusieurs identités. Plusieurs plans.
Sophie comprit avant moi.
— Il avait organisé sa propre disparition sans prévenir Valérie.
Marc hocha la tête.
Et soudain, la situation prit une forme différente.
Valérie ne cherchait peut-être pas seulement Beaumont pour se protéger de la police.
Elle cherchait A17 parce qu’elle voulait retrouver son père.
À 16 h 52, Moreau reçut un nouveau rapport concernant le docteur Caron.
Cette fois, il contenait une information capitale.
Victor avait effectivement quitté la clinique vivant après sa mort officielle.
Caron lui avait fourni des documents médicaux sous une nouvelle identité.
Henri Beaumont.
Je restai figée.
— Beaumont ?
Sophie secoua immédiatement la tête.
— Impossible. J’avais choisi ce nom des années avant.
— Victor le savait, répondit Marc.
Tout devenait presque grotesquement cruel.
Victor avait repris le nom de l’enquête destinée à le faire tomber pour fabriquer sa nouvelle identité.
Moreau lança les recherches.
Henri Beaumont existait administrativement.
Passeport.
Compte bancaire.
Adresse fiscale.
Mais aucune activité depuis huit mois.
Puis une transaction apparut.
Un billet de train acheté trois semaines plus tôt.
Destination :
Paris.
Victor était revenu.
À 17 h 58, exactement deux minutes avant l’heure annoncée, mon téléphone vibra.
Valérie.
Un message.
Une adresse.
Puis :
« 20 h. Venez avec la clé. Seule. »
Moreau eut presque un sourire.
— Elle n’imagine tout de même pas que nous allons vous envoyer seule.
Un deuxième message arriva.
Une photographie.
Cette fois, je ne reconnus pas immédiatement la personne.
Puis Sophie poussa un cri.
— Non…
La photographie montrait une femme assise sur une chaise.
Les mains attachées devant elle.
Marianne.
À côté d’elle, un journal du jour.
Valérie avait réussi à la retrouver.
Le message suivant disait :
« À 20 h 05, je pars sans elle. À vous de décider dans quel état je la laisse. »
Je sentis ma gorge se serrer.
Moreau prit immédiatement le contrôle.
— Personne ne répond avant que nous ayons analysé l’adresse.
Il s’agissait d’un ancien entrepôt photographique à Aubervilliers.
Plusieurs entrées.
Des bâtiments voisins.
Un endroit suffisamment complexe pour tendre un piège.
— Elle sait que la police viendra, dis-je.
— Bien sûr.
— Alors l’adresse n’est pas seulement un lieu d’échange.
Moreau me regarda.
— C’est une diversion.
Exactement.
Valérie voulait quelque chose ailleurs pendant que tout le monde regarderait l’entrepôt.
Mais quoi ?
A17.
Le portfolio.
La deuxième clé.
Puis je compris.
— Mon ancien studio.
Claire fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
— Mon premier portfolio n’existe pas seulement sur le disque externe.
Lorsque j’étais indépendante, je conservais une sauvegarde physique de mes projets importants dans un coffre ignifuge au studio.
J’avais quitté les locaux quatre ans auparavant.
Mais le propriétaire n’avait jamais réussi à me rendre certaines archives stockées dans une petite réserve.
Je les avais complètement oubliées.
— Où est ce studio ? demanda Moreau.
— Montreuil.
Elle donna immédiatement des ordres.
Deux équipes.
Une vers l’entrepôt.
Une vers mon ancien studio.
Moi, je restais sous protection.
À 19 h 42, les policiers se mirent en position.
À 19 h 56, l’équipe de Montreuil entra dans l’ancien studio.
La réserve avait été forcée.
Quelqu’un était déjà passé.
Mais une vieille boîte d’archives était toujours là.
À l’intérieur :
des carnets,
des disques,
des DVD,
et un petit disque dur argenté portant mon écriture :
PORTFOLIO 2018.
Ils l’avaient trouvé.
À 20 h exactement, Moreau donna le signal à Aubervilliers.
L’entrepôt fut investi.
Aucun coup de feu.
Aucune confrontation spectaculaire.
Seulement une pièce vide.
Une chaise.
Des cordes.
Et un téléphone posé sur une table.
Marianne n’était plus là.
La photographie avait été prise plus tôt.
Sur l’écran du téléphone, une vidéo se lança automatiquement.
Valérie apparut.
— Commandante Moreau, si vous regardez ceci, vous avez probablement compris que je ne suis pas là.
Elle sourit.
— Anna, si vous êtes avec elle, écoutez attentivement.
Puis son expression changea.
— Mon père est vivant.
Nous nous regardâmes.
Elle savait.
— Et si je ne le trouve pas avant vous, il recommencera ailleurs.
La vidéo s’interrompit.
Mais avant que nous puissions réagir, l’équipe de Montreuil appela.
Quelqu’un venait d’essayer d’entrer dans le bâtiment.
Un homme âgé.
Il avait pris la fuite en apercevant la police.
Une caméra extérieure avait enregistré son visage.
Moreau reçut l’image.
Sophie n’eut besoin que d’une seconde.
— Victor.
Il était donc réellement à Paris.
Et il cherchait lui aussi le portfolio.
Le disque fut immédiatement transféré dans un laboratoire sécurisé.
Cette fois, les spécialistes trouvèrent rapidement la clé cachée dans les métadonnées.
La première moitié d’A17 était désormais entre les mains des enquêteurs.
Il manquait celle de Victor.
Mais une surprise nous attendait.
Dans le portfolio se trouvait un fichier texte que je n’avais jamais créé.
Il contenait seulement une suite de chiffres.
Un spécialiste reconnut des coordonnées.
Elles correspondaient à un bâtiment situé dans l’est de Paris.
Un ancien centre d’archives médicales.
Marc pâlit lorsqu’il entendit l’adresse.
— Je connais cet endroit.
— Pourquoi ? demanda Moreau.
— Victor y conservait autrefois les dossiers les plus sensibles.
— A17 ?
— Peut-être.
Puis Sophie posa la question évidente.
— Si Victor a lui-même caché ces coordonnées dans le portfolio d’Anna, pourquoi ?
Personne ne répondit.
Sauf Marc.
— Parce qu’il voulait que quelqu’un les trouve.
— Qui ?
Marc me regarda.
— Anna.
Je secouai la tête.
— Victor ne me connaissait même pas.
— Si.
— Comment ?
Marc resta silencieux.
Puis Moreau reçut un message du laboratoire.
Un autre fichier venait d’être récupéré.
Une photographie.
Elle datait de huit ans auparavant.
Bien avant ma rencontre avec Marc.
J’étais dessus.
Plus jeune.
Assise dans un café avec mon père.
Je sentis immédiatement quelque chose se briser à l’intérieur de moi.
— Pourquoi Victor possédait-il une photo de mon père ?
Personne ne répondit.
Puis Sophie demanda :
— Anna… qu’est-ce que votre père faisait comme métier ?
— Comptable.
— Pour qui ?
Je voulus répondre.
Mais je réalisai soudain que je n’avais jamais vraiment su.
Mon père parlait très peu de son travail.
Il était mort six ans auparavant après une maladie brutale.
Moreau lança immédiatement une recherche.
Quelques minutes plus tard, elle reçut son ancien historique professionnel.
Son expression changea.
— Anna…
— Quoi ?
Elle posa le document devant moi.
Mon père, Jean Morel, avait travaillé pendant onze ans comme contrôleur financier pour une société appelée Lemaire Médical International.
Je ne pouvais plus détourner les yeux.
— Il connaissait Victor.
Sophie se rapprocha.
— Peut-être beaucoup mieux que vous ne le pensez.
Puis nous trouvâmes quelque chose dans Beaumont.
Un nom que personne n’avait remarqué parce qu’il apparaissait sous des initiales.
J.M.
À côté :
« Copie A17 sécurisée. En cas de problème, transmettre à sa fille. »
Sa fille.
Moi.
Tout ce que j’avais cru accidentel ne l’était plus.
Le fichier arrivé dans mon projet.
Beaumont.
La clé cachée dans mon portfolio.
Victor.
Mon père.
Je n’avais jamais été une cible choisie au hasard.
J’étais devenue, sans le savoir, la personne à qui mon père avait confié la seule preuve capable de détruire définitivement le réseau Lemaire.
Puis mon téléphone sonna.
Encore un numéro inconnu.
Mais cette fois, ce ne fut pas Valérie qui parla.
Une voix masculine âgée prononça mon prénom.
— Anna.
Je restai silencieuse.
L’homme poursuivit :
— Vous ressemblez beaucoup à Jean.
Sophie devint livide.
Marc ferma les yeux.
Et je compris.
Victor Lemaire était au bout du fil.
— Où est Marianne ? demandai-je.
Il rit doucement.
— Vous posez exactement la mauvaise question.
— Alors quelle est la bonne ?
Un silence.
Puis Victor répondit :
— Demandez-vous plutôt pourquoi votre père vous a laissé A17… mais ne vous a jamais dit que c’était moi qui l’avais aidé à le construire.
Et avant de raccrocher, il ajouta :
— Si vous voulez enfin connaître la vérité sur votre père, venez chercher Marianne. Cette fois, Valérie n’est pas celle qui décide.

