La phrase de Sophie resta suspendue dans la pièce.
— C’était le mien.
Je la regardai sans comprendre.
— Ton dossier ?
Sophie hocha lentement la tête.
— Beaumont n’était pas le nom d’une société à l’origine. C’était le nom que j’avais donné à mon enquête personnelle.
Moreau se rapprocha.
— Quelle enquête ?
Sophie inspira profondément.
— Celle que j’avais commencée contre Victor Lemaire.
Tout ce que nous pensions savoir venait encore de changer.
Sophie expliqua qu’avant de rencontrer Marc, elle avait travaillé dans le service administratif d’un groupe qui collaborait avec plusieurs sociétés de Victor. Elle avait remarqué des factures en double, des prestations inexistantes et des transferts vers des structures sans véritable activité.
Au début, elle avait pensé à une fraude financière classique.
Alors elle avait commencé à copier certains documents.
— Pourquoi « Beaumont » ? demandai-je.
— C’était le nom de jeune fille de ma mère. Je voulais un nom que personne ne pourrait relier à moi.
— Et Marc savait que tu enquêtais ?
— Pas au début.
Elle baissa les yeux.
— Quand nous nous sommes rencontrés, il travaillait déjà pour Victor.
Le silence devint lourd.
— Tu savais qui était Marc quand tu l’as épousé ?
— Non. Je l’ai découvert après.
Moreau croisa les bras.
— Continuez.
Sophie raconta qu’après leur mariage, elle avait découvert que certains documents qu’elle conservait disparaissaient. Des dossiers étaient déplacés. Son ordinateur avait été consulté pendant son absence.
Puis Victor lui avait posé une question qu’il n’aurait jamais dû pouvoir poser.
« Pourquoi vous intéressez-vous autant à nos comptes, Sophie ? »
Elle avait compris.
Quelqu’un l’avait dénoncée.
— Marc ? demandai-je.
Elle acquiesça.
— Il avait trouvé mes fichiers et les avait montrés à Victor.
Je regardai Sophie.
— Et tu continues à dire qu’il t’a aidée ?
— Parce que quelques mois plus tard, il a compris ce qu’il avait déclenché.
Victor ne voulait plus simplement récupérer les documents.
Il voulait s’assurer que Sophie ne parlerait jamais.
Marc avait alors organisé sa disparition.
La voiture.
Le faux accident.
Les preuves permettant de la déclarer morte.
— Valérie a aidé à falsifier les éléments administratifs, expliqua Sophie. À l’époque, elle croyait que Marc exécutait le plan de Victor.
— Mais en réalité, tu étais vivante.
— Oui.
— Et Marc savait où tu étais ?
— Au début.
— Puis ?
Sophie regarda ses mains.
— J’ai coupé tout contact. Je ne lui faisais plus confiance.
Je pensais maintenant comprendre pourquoi son nom figurait en premier dans le carnet.
Sophie n’était pas nécessairement la première victime.
Elle était le commencement de tout.
— Alors comment Beaumont est-il arrivé jusqu’à moi ?
Sophie me regarda.
— C’est la partie que je n’avais jamais comprise.
Moreau fit immédiatement apporter une copie du dossier récupéré dans la boîte à musique.
Sophie parcourut les fichiers.
Après quelques minutes, elle s’arrêta.
— Ça, c’est à moi.
Elle désigna plusieurs tableaux.
Puis elle descendit plus bas.
— Mais ça, non.
— Quoi ?
— Ces données ont été ajoutées après ma disparition.
Nous vérifiâmes les dates.
Elle avait raison.
Le dossier original avait été enrichi pendant plusieurs années.
Quelqu’un avait continué l’enquête.
Marc.
Il n’avait pas seulement conservé Beaumont.
Il l’avait alimenté.
Paiement après paiement.
Nom après nom.
Société après société.
Ce qui avait commencé comme l’enquête clandestine de Sophie était devenu le journal secret du réseau.
— Voilà pourquoi il valait 18 000 euros ? demanda Claire.
Moreau secoua la tête.
— Non. Dix-huit mille euros seraient dérisoires pour des informations de cette importance.
Je repensai au tableau découvert sur la carte mémoire.
ANNA — 18 000 € — EN COURS.
Puis je compris.
— Ce n’était pas le prix du dossier.
Moreau me regarda.
— Non.
— C’était le paiement de Marc.
Sophie ferma les yeux.
— Pour terminer la mission.
Exactement.
Dix-huit mille euros pour me maintenir sous contrôle, retrouver Beaumont et me remettre à Valérie.
Seulement Marc avait décidé de ne jamais terminer cette mission.
À 1 h 03, l’hôpital confirma que la femme ayant tenté d’entrer dans la chambre de Marc avait été arrêtée.
Ce n’était pas Valérie.
Elle s’appelait Nathalie Perrin.
Infirmière suspendue depuis deux ans.
Et son nom apparaissait dans les fichiers récupérés au domaine.
Elle avait reçu plusieurs paiements d’une société liée aux Lemaire.
La structure commençait à s’effondrer.
Mais Valérie restait introuvable.
Puis Moreau reçut une information inattendue.
Une voiture appartenant à Valérie avait été repérée sur l’autoroute en direction de la frontière belge.
— Elle fuit, dit Claire.
Moreau ne semblait pas convaincue.
— Peut-être.
Moi non plus.
Valérie avait passé des années à anticiper les autres.
Pourquoi utiliser sa propre voiture ?
Je regardai encore le message qu’elle m’avait envoyé.
« Marc vous a toujours sous-estimée. Moi, jamais. »
Puis quelque chose me frappa.
— Elle ne fuit pas.
Moreau se tourna vers moi.
— Pourquoi dites-vous ça ?
— Parce qu’elle veut que vous pensiez qu’elle fuit.
Je repensai aux photographies.
Au café.
À l’hôpital.
À notre maison.
Valérie avait toujours été un mouvement devant nous.
— Elle cherche encore quelque chose.
Sophie répondit immédiatement :
— Beaumont.
— Non.
Je secouai la tête.
— Elle sait désormais que nous l’avons.
Alors quoi ?
Je retournai mentalement à mon travail sur le projet.
Les milliers de fichiers.
Les maquettes.
Les archives.
Les sauvegardes.
Puis je me rappelai une particularité.
Lorsque j’avais reçu le dossier financier par erreur, je l’avais effectivement transmis au responsable.
Mais mon logiciel effectuait automatiquement des sauvegardes locales temporaires.
J’avais ensuite changé d’ordinateur.
— Mon ancien ordinateur.
Claire fronça les sourcils.
— Celui de ton ancien appartement ?
— Oui.
— Tu l’as encore ?
Je réfléchis.
Puis mon cœur se serra.
— Non.
Je l’avais donné à quelqu’un.
À Marc.
Au début de notre relation, il m’avait proposé de le faire recycler par l’intermédiaire de son entreprise.
Je me tournai vers Sophie.
— Il avait mon ancien ordinateur avant notre mariage.
Elle comprit immédiatement.
— C’est comme ça qu’il a trouvé Beaumont.
Mais alors une autre question apparaissait.
S’il avait récupéré le fichier dès cette époque, pourquoi continuer à me surveiller pendant toutes ces années ?
Moreau répondit presque aussitôt.
— Parce qu’il cherchait peut-être autre chose que le fichier.
Nous retournâmes aux archives.
Dans les documents, plusieurs paiements étaient accompagnés d’un code.
A17.
Le même code apparaissait régulièrement.
Sophie ne le connaissait pas.
Marc devrait nous l’expliquer.
Le lendemain matin, son état s’était amélioré.
Cette fois, Moreau mena l’interrogatoire.
— Que signifie A17 ?
Le visage de Marc changea.
— Où avez-vous vu ça ?
— Dans Beaumont.
Il resta silencieux.
— Marc ?
— A17 n’est pas une personne.
— Alors quoi ?
— Un compte.
— Bancaire ?
— Non.
Il regarda vers la porte avant de poursuivre.
— Un coffre numérique chiffré. Victor l’avait créé pour conserver ce qu’il ne voulait jamais laisser sur les serveurs du réseau.
— Qu’y a-t-il dedans ?
— Je n’ai jamais réussi à l’ouvrir.
— Valérie peut-elle l’ouvrir ?
— Seulement avec deux clés.
Moreau fronça les sourcils.
— Où sont-elles ?
— Victor en avait une.
— Et la seconde ?
Marc me regarda.
Cette fois, je compris avant même qu’il parle.
— Non.
— Anna…
— Ne me dis pas que c’est moi.
— Pas exactement.
Il expliqua que l’une des clés avait été dissimulée dans les métadonnées d’un fichier envoyé accidentellement avec Beaumont.
Lorsque j’avais travaillé sur le projet, mon logiciel avait converti ce fichier.
Sans le savoir, j’avais créé une nouvelle version contenant une partie de cette clé.
— Valérie pense que cette version existe encore, dit Marc.
— Où ?
— Je l’ignore.
— Tu as fouillé ma maison dix-sept nuits pour ça ?
Il baissa les yeux.
— Oui.
Je ressentis de nouveau cette colère froide.
— Et quand tu ne trouvais rien ?
— Je mentais à Valérie. Je lui disais que je progressais.
— Jusqu’à ce qu’elle perde patience.
— Oui.
Moreau demanda :
— Si elle récupère cette clé, que peut-elle faire ?
Marc répondit :
— Détruire A17.
— Et si nous l’ouvrons avant elle ?
Il me regarda.
— Vous aurez probablement tout ce que Victor n’a jamais osé conserver ailleurs.
Comptes.
Noms.
Documents.
Peut-être suffisamment de preuves pour que Valérie ne puisse plus simplement disparaître.
Puis Marc ajouta :
— Mais il y a un problème.
— Lequel ?
— La seconde clé de Victor a disparu le jour de sa mort.
Sophie se figea.
— Comment est-il mort exactement ?
Marc la regarda.
— Accident domestique. C’est du moins ce qu’on a dit.
— Et qui l’a trouvé ?
Silence.
— Valérie.
À 10 h 26, Moreau reçut un message de son équipe.
La voiture de Valérie avait été arrêtée près de Lille.
Vide.
Un téléphone se trouvait à l’intérieur.
Allumé.
Elle avait volontairement créé une fausse piste.
Je ne fus même pas surprise.
Puis mon téléphone sonna.
Numéro masqué.
Moreau fit signe de répondre et activa l’enregistrement.
— Allô ?
Une voix féminine.
Calme.
Élégante.
— Bonjour, Anna.
Je regardai Moreau.
Valérie.
— Vous vouliez me parler ?
— Depuis longtemps.
— Alors pourquoi ne pas venir au commissariat ?
Elle rit doucement.
— Parce que nous savons toutes les deux comment cela finirait.
— Vous avez peur ?
— Non.
Puis elle ajouta :
— Mais Marc, lui, devrait avoir peur.
Je serrai le téléphone.
— Vous avez essayé de le faire tuer.
— Marc a pris des décisions. Comme Sophie. Comme mon père. Comme vous.
— Que voulez-vous ?
Un silence.
— La clé A17.
— Je ne l’ai pas.
— Vous l’avez.
— Où ?
Elle répondit immédiatement :
— Dans votre travail.
— Quel travail ?
— Votre premier portfolio.
Mon cœur s’arrêta presque.
Mon premier portfolio numérique.
Celui que j’avais créé des années auparavant.
Il contenait certains fichiers du projet Beaumont utilisés comme exemples anonymisés de mise en page.
Je ne l’avais plus sur mon ordinateur.
Mais une copie existait.
Sur un disque externe.
— Vous vous souvenez maintenant, n’est-ce pas ? demanda Valérie.
Je ne répondis pas.
Elle continua :
— À 18 heures, je vous enverrai une adresse.
Moreau écrivit devant moi :
GAGNER DU TEMPS.
— Pourquoi devrais-je venir ?
— Parce que j’ai quelque chose que vous voulez.
— Quoi ?
— La vérité sur Marc.
J’eus presque envie de rire.
— Je crois en avoir déjà suffisamment.
— Non, Anna.
Sa voix devint plus froide.
— Vous savez pourquoi il est entré dans votre vie.
Vous savez ce qu’il vous a fait.
Mais vous ignorez encore pourquoi, après avoir trouvé Beaumont trois ans plus tôt, il a recommencé à vous endormir seulement le mois dernier.
Je me figeai.
Elle avait raison.
Il y avait un trou dans l’histoire.
Marc possédait Beaumont depuis trois ans.
Pourtant, les nuits étranges avaient commencé récemment.
— Demandez-lui, poursuivit Valérie.
— Demander quoi ?
— Ce qu’il a découvert dans votre portfolio il y a exactement trente-deux jours.
Puis elle raccrocha.
Je me tournai lentement vers Marc.
Il avait tout entendu.
Son visage était devenu blanc.
— Qu’as-tu trouvé ?
Il ne répondit pas.
— Marc.
Toujours rien.
Je m’approchai.
— Dix-sept nuits. Dix-sept fois où tu m’as fait perdre conscience pour chercher quelque chose. Alors maintenant tu vas me dire ce qui a commencé il y a trente-deux jours.
Il ferma les yeux.
Puis il murmura :
— Une photographie.
— Quelle photographie ?
— Une image cachée dans les données du fichier.
— De quoi ?
Il me regarda enfin.
— Pas de quoi.
— Alors de qui ?
Sa réponse fit disparaître tout bruit autour de moi.
— De Victor Lemaire.
Je fronçai les sourcils.
— Et alors ?
Marc déglutit.
— Elle avait été prise trois jours après la date officielle de sa mort.
Sophie se leva.
Moreau cessa d’écrire.
Et Marc termina :
— Anna, Victor Lemaire n’est peut-être jamais mort.
À cet instant, je compris pourquoi Valérie ne cherchait pas seulement à détruire des preuves.
Quelque part dans A17 se trouvait peut-être la réponse à une question beaucoup plus dangereuse :
qui dirigeait réellement le réseau depuis dix-huit mois ?

