Le dossier ANNA avait été créé six mois avant notre première rencontre.
Je relus la date plusieurs fois, incapable de l’accepter.
— Ce n’est pas possible.
Marianne ne répondit pas. Elle fixait l’écran avec la même expression horrifiée que moi.
Claire se pencha vers l’ordinateur.
— Anna, quand as-tu rencontré Marc exactement ?
— En octobre. Lors d’une exposition de design à Paris.
Marianne pointa l’écran.
— Ce dossier date d’avril.
Six mois.
Pendant six mois, Marc avait donc su qui j’étais avant que je sache seulement qu’il existait.
J’ouvris le dossier.
Il contenait des dizaines de fichiers.
Les premiers n’étaient pas des vidéos prises dans notre chambre.
C’étaient des photographies de moi.
Moi sortant de mon ancien appartement.
Moi prenant un café avec Claire.
Moi devant mon agence.
Moi montant dans ma voiture.
Certaines avaient été prises à plusieurs dizaines de mètres. D’autres semblaient provenir de profils publics et de publications professionnelles.
Puis je trouvai un document intitulé :
PROFIL A.
Je l’ouvris.
Mon âge.
Mon métier.
Mon ancienne adresse.
Mes habitudes professionnelles.
Le prénom de ma sœur.
Les endroits où je sortais régulièrement.
Et une phrase :
« Peu de famille proche. Sœur = principal contact. Bonne candidate. »
Claire porta une main à sa bouche.
— Il t’avait choisie.
Je sentis les larmes monter, mais ce n’était même plus de la tristesse.
C’était la sensation atroce de voir plusieurs années de ma vie se réécrire devant moi.
Notre première rencontre n’avait pas été un hasard.
Marc n’était pas tombé amoureux de moi dans cette galerie parisienne.
Il m’attendait.
Je continuai.
Un autre fichier contenait une photographie de l’exposition où nous nous étions rencontrés.
Un cercle rouge entourait mon visage.
Sous la photo :
« Premier contact : vendredi. »
Je reculai de l’écran.
Je me souvenais parfaitement de ce vendredi.
Marc avait fait semblant de heurter mon épaule en regardant une affiche.
Mon verre avait failli tomber.
Il avait ri.
« Désolé. Je suis manifestement meilleur pour vendre du matériel médical que pour marcher droit. »
Nous avions parlé vingt minutes.
Trois jours plus tard, il m’avait invitée à dîner.
J’avais raconté cette rencontre pendant des années comme une jolie coïncidence.
Elle avait été planifiée.
— Continue, dit Marianne.
Je fis défiler les fichiers jusqu’à trouver un document beaucoup plus récent.
PHASE 4.
Il contenait plusieurs dates correspondant exactement aux nuits où je m’étais réveillée désorientée.
À côté de chacune apparaissait une durée.
42 minutes.
58 minutes.
1 heure 17.
Je dus détourner les yeux.
Je ne voulais pas imaginer ce que ces chiffres signifiaient.
Marianne posa doucement sa main sur la mienne.
— On ne regarde pas les vidéos maintenant.
Elle avait raison.
Nous avions déjà suffisamment d’éléments pour comprendre que la situation dépassait largement ce que j’avais imaginé.
Mais quelque chose me dérangeait.
— Pourquoi conserver tout ça ?
Marianne resta silencieuse.
Claire répondit :
— Parce qu’il pensait que personne ne trouverait cette carte.
Peut-être.
Mais Marc était méthodique.
Prudent.
Il préparait même une version de ma propre histoire dans laquelle je devenais une femme confuse et peu fiable.
Pourquoi prendre le risque de conserver autant de preuves ?
Je retournai à la liste des dossiers.
Sophie.
Élodie.
Marianne.
Julie.
D’autres femmes que je ne connaissais pas.
Et moi.
Puis je remarquai un fichier placé en dehors de tous les dossiers.
CLIENTS_2019-2026.
Mon cœur accéléra.
Je cliquai.
Un mot de passe apparut.
— Évidemment, murmura Claire.
Marianne s’approcha.
— Essayez « VL ».
Échec.
Nous essayâmes plusieurs combinaisons.
VictorLemaire.
VL2019.
MarcVL.
Rien.
Puis je repensai au carnet.
Les dates.
Les heures.
Cette obsession de tout organiser.
Et surtout à une phrase que Marc répétait souvent lorsqu’il parlait de son travail :
« Les bons vendeurs ne vendent pas un produit. Ils vendent une solution. »
Je tapai :
solution
Échec.
Puis :
solution17
L’écran changea.
Le fichier s’ouvrit.
Claire lâcha un juron.
Ce n’était pas une simple liste.
C’était un tableau.
Des initiales.
Des montants.
Des dates.
Des numéros de fichiers.
Et une colonne intitulée :
DESTINATAIRE.
Plusieurs noms revenaient régulièrement.
Mais l’un apparaissait beaucoup plus souvent que les autres.
V. Lemaire.
— Voilà votre deuxième homme, murmura Marianne.
Mais quelque chose ne correspondait toujours pas.
Certains paiements remontaient à une période où Marianne connaissait déjà Marc.
D’autres étaient beaucoup plus récents.
Et surtout, les montants variaient énormément.
À côté de mon dossier figurait une somme qui me coupa le souffle.
18 000 €.
Claire la vit également.
— Anna…
Je ne répondis pas.
Une autre colonne indiquait :
STATUT : EN COURS.
Puis :
CLÔTURE : JEUDI — 23 h 30.
Jeudi.
Demain.
Le fameux « transfert final ».
— Il faut aller à la police maintenant, dit Claire.
Cette fois, je ne discutai pas.
Nous copiâmes les fichiers sans modifier les originaux et photographiâmes l’écran avec nos téléphones. Marianne conserva sa carte mémoire.
Puis nous nous rendîmes ensemble au commissariat.
Je m’attendais presque à devoir convaincre quelqu’un de me croire.
Mais lorsque nous montrâmes les photographies du carnet, les messages, la carte mémoire et les dossiers, l’attitude de l’officier changea immédiatement.
Une enquêtrice fut appelée.
La commandante Isabelle Moreau nous fit entrer dans un bureau séparé.
Pendant près de deux heures, je racontai tout.
La tisane.
Les pertes de mémoire.
La caméra.
Le sac.
Les messages.
Les photographies.
Marianne raconta ensuite sa propre histoire.
Moreau prit des notes sans nous interrompre.
À la fin, elle demanda :
— Votre mari sait-il que vous avez découvert quoi que ce soit ?
— Non.
— Vous en êtes certaine ?
— Je crois.
Elle posa son stylo.
— À partir de maintenant, ne retournez pas seule chez vous. Ne consommez rien qu’il vous donne. Et surtout, ne le confrontez pas.
Puis elle regarda Marianne.
— Cette carte mémoire doit rester avec nous.
Marianne accepta.
Moreau fit venir un collègue spécialisé dans les preuves numériques.
Avant de partir, je posai la question qui me hantait.
— Que signifie « transfert final » ?
Moreau resta prudente.
— Nous ne le savons pas encore.
— Et les 18 000 euros ?
— Même réponse.
Elle referma le dossier.
— Mais nous allons le découvrir.
Je passai la nuit chez Claire.
À 19 h 06, Marc m’appela.
Je regardai son nom apparaître sur l’écran.
Moreau m’avait conseillé de continuer à agir normalement tant que les enquêteurs n’avaient pas décidé de la suite.
Je décrochai.
— Allô ?
— Où es-tu ?
Sa voix était calme.
Trop calme.
— Chez Claire. Elle ne se sentait pas bien.
Silence.
— Tu restes dormir ?
— Probablement.
Nouveau silence.
Puis il rit doucement.
— D’accord. Reviens demain. J’ai prévu quelque chose pour nous.
— Quoi ?
— Une surprise.
Mon sang se glaça.
Demain.
Je regardai Claire.
Elle avait entendu.
— À quelle heure ? demandai-je.
— Sois simplement à la maison avant vingt-deux heures.
Puis il ajouta :
— Et ne bois pas de café trop tard. Je te préparerai ta tisane.
Il raccrocha.
À 22 h 43, la commandante Moreau me rappela.
Sa voix n’avait plus rien de calme.
— Madame, nous avons commencé l’analyse de la carte mémoire.
Je me redressai immédiatement.
— Vous avez trouvé quoi ?
— Assez pour confirmer que Marianne disait vrai. Mais nous avons surtout identifié plusieurs personnes dans les fichiers.
— Les femmes ?
— Oui.
Elle hésita.
— L’une d’elles avait été déclarée disparue en 2021.
Je cessai de respirer.
— Disparue ?
— Elle a finalement été retrouvée vivante plusieurs mois plus tard dans une autre région. Elle affirmait ne presque rien se rappeler de cette période.
Je pensai aux trous de mémoire.
À la tisane.
Au carnet.
— Mon Dieu.
— Ce n’est pas tout.
J’entendis des voix derrière Moreau.
Puis elle reprit :
— Nous avons également vérifié Victor Lemaire.
— Et ?
— Il est mort il y a dix-huit mois.
Je me figeai.
— Alors qui envoyait les messages à Marc hier soir ?
— C’est précisément le problème.
Un silence.
— Les initiales V. L. ne semblent plus désigner Victor.
— Qui, alors ?
Moreau répondit :
— Nous travaillons dessus. En attendant, vous restez chez votre sœur.
Après l’appel, je ne dormis presque pas.
À 6 h 12, mon téléphone vibra.
Un message de Marc.
« Tu m’as manqué cette nuit. Rentre tôt. ❤️ »
Puis une photographie.
Notre chambre.
Le lit était parfaitement fait.
Le sac noir était posé dessus.
Ouvert.
À côté se trouvait mon carnet de croquis que je pensais avoir perdu plusieurs mois auparavant.
Et sur le carnet, Marc avait posé un morceau de papier.
Trois mots y étaient écrits :
JE SAIS, ANNA.
Mon téléphone faillit tomber de mes mains.
Claire se réveilla en sursaut.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Je lui montrai l’écran.
Elle pâlit.
Puis un deuxième message arriva.
« Tu aurais dû continuer à dormir. »
J’appelai immédiatement Moreau.
Elle décrocha presque aussitôt.
— Ne répondez pas à votre mari.
— Il sait.
— Restez où vous êtes.
— Il vient de m’envoyer—
— Anna, écoutez-moi. Verrouillez la porte. Nous envoyons quelqu’un.
Puis j’entendis frapper.
Trois coups.
Claire et moi nous regardâmes.
Encore trois coups.
Mon téléphone vibra.
Un troisième message de Marc.
Cette fois, seulement une phrase :
« Je ne suis pas celui dont tu devrais avoir peur. »
Puis quelqu’un parla derrière la porte d’entrée.
Une voix de femme.
— Anna ? Je m’appelle Sophie Delcourt.
Mon cœur s’arrêta presque.
Sophie.
Le premier prénom du carnet.
Elle poursuivit :
— Je sais que vous avez trouvé la liste.
Silence.
Puis elle prononça la phrase qui transforma complètement ce que je croyais savoir sur Marc :
— Je suis la première femme de votre mari. Et officiellement, je suis morte depuis sept ans.

