La liste des femmes
Je n’avais jamais eu aussi peur de respirer.
Marc se tenait à moins d’un mètre de moi, son téléphone dans une main, le petit sachet contenant le morceau de mon pyjama dans l’autre. La caméra continuait d’enregistrer depuis la commode.
Je gardais les yeux fermés, mais je les avais suffisamment entrouverts pour distinguer ses mouvements à travers mes cils.
Son téléphone vibra encore.
Cette fois, il ne répondit pas immédiatement.
Il consulta d’abord son carnet.
Je compris alors que les prénoms que j’avais aperçus n’étaient pas écrits au hasard. Chaque page semblait consacrée à une personne différente.
Une date.
Une heure.
Des annotations.
Et parfois une petite enveloppe transparente fixée à la page.
Marc tourna quelques feuilles.
Sophie.
Élodie.
Marianne.
Julie.
Puis mon prénom.
Anna.
J’eus l’impression que la chambre se mettait à tourner.
Je connaissais l’un de ces prénoms.
Marianne.
Trois ans plus tôt, quelques mois avant notre mariage, Marc m’avait parlé d’une ancienne collègue appelée Marianne. Il m’avait raconté qu’elle avait brusquement quitté son entreprise après une « dépression nerveuse ».
À l’époque, je n’avais posé aucune question.
Maintenant, son prénom était inscrit dans ce carnet.
Marc rangea le sachet contenant mon morceau de tissu, puis sortit autre chose du sac noir.
Une petite boîte métallique.
Lorsqu’il l’ouvrit, je distinguai plusieurs objets soigneusement emballés : des bijoux, des mèches de cheveux, des morceaux de tissu et plusieurs cartes mémoire.
Des souvenirs.
Ou plutôt des trophées.
Mon estomac se noua.
Son téléphone vibra une nouvelle fois.
Marc lut le message.
— Pas ce soir, murmura-t-il.
Il tapa rapidement une réponse.
Puis il prit la caméra et vérifia l’écran.
Je compris qu’il allait bientôt quitter la pièce.
C’était ma seule chance.
Quelques minutes plus tard, il remit presque tout dans le sac, mais laissa son carnet sur la table de chevet. Puis il sortit silencieusement de la chambre.
J’attendis.
Dix secondes.
Trente secondes.
Une minute.
Je ne bougeai toujours pas.
Puis j’entendis la porte de son bureau se fermer au bout du couloir.
Je me redressai.
Mes jambes tremblaient tellement que je dus m’appuyer contre le lit.
Je pris immédiatement mon téléphone que j’avais caché sous le matelas.
Je photographiai chaque page du carnet.
Sophie.
Élodie.
Marianne.
Julie.
Anna.
Mais il y avait beaucoup plus de noms que je ne l’avais imaginé.
Onze femmes.
Certaines pages remontaient à presque huit ans.
Puis j’arrivai à une page différente.
Elle ne contenait aucun prénom.
Seulement une adresse.
Un numéro de téléphone.
Et une phrase écrite de la main de Marc :
« Elle a commencé à se souvenir. Tout arrêter. »
Sous cette phrase figurait une date vieille de quatre ans.
Je pris une photo.
Puis une autre.
Et soudain, j’entendis un bruit dans le couloir.
Marc revenait.
Je remis le carnet exactement à sa place et me recouchai.
À peine avais-je fermé les yeux que la porte s’ouvrit.
Ses pas s’approchèrent.
Il resta debout près du lit.
Longtemps.
Puis je sentis ses doigts toucher mon poignet.
Il vérifiait probablement si je réagissais.
Je restai immobile.
Finalement, il quitta la chambre.
Je ne dormis pas une seule seconde cette nuit-là.
À 6 h 40, Marc prit une douche.
À 7 h 15, il descendit préparer du café comme si rien ne s’était passé.
À 7 h 32, il entra dans la chambre en souriant.
— Bien dormi ?
J’ouvris les yeux et jouai la femme encore somnolente.
— Comme une pierre.
Son sourire s’élargit.
— Je te l’avais dit. La camomille te fait du bien.
J’eus envie de lui hurler que je savais.
Mais je savais aussi que partir immédiatement pouvait être une erreur.
Je n’avais aucune idée de l’identité de la personne qui échangeait des messages avec lui.
Et surtout, je ne savais pas ce qui était arrivé aux onze femmes du carnet.
Alors j’ai souri à mon mari.
— Tu avais raison.
Il m’embrassa sur le front avant de partir travailler.
J’attendis que sa voiture disparaisse au bout de la rue.
Puis je verrouillai la porte.
Je pris mon téléphone et appelai Claire.
— Anna ? Tu m’appelles tôt. Tout va bien ?
— Non.
Ma voix se brisa pour la première fois.
— J’ai besoin que tu m’écoutes sans m’interrompre. Et surtout, ne téléphone pas à Marc.
Je lui racontai tout.
Il y eut un long silence.
Puis Claire prononça une phrase qui changea complètement la situation.
— Anna… tu te souviens de Marianne ?
— Oui.
— Je crois que je sais qui elle est.
Je me redressai.
— Comment ça ?
Claire hésita.
— Il y a environ deux ans, une femme m’a envoyé un message sur Facebook. Elle m’a demandé si ma sœur était mariée à un homme appelé Marc. J’ai cru que c’était une arnaque et je l’ai bloquée.
Mon sang se glaça.
— Elle s’appelait comment ?
Claire ne répondit pas immédiatement.
Puis elle murmura :
— Marianne.
Je fermai les yeux.
La femme que Marc m’avait présentée comme une ancienne collègue instable avait essayé de contacter ma propre sœur.
— Tu peux retrouver son message ?
— Peut-être.
J’entendis Claire manipuler son téléphone.
Quelques minutes passèrent.
Puis elle inspira brusquement.
— Je l’ai retrouvé.
— Qu’est-ce qu’elle disait ?
La voix de ma sœur changea.
— Anna… elle ne demandait pas seulement si tu étais mariée à Marc.
— Alors quoi ?
Claire lut lentement :
— « Si votre sœur boit quelque chose qu’il prépare avant de dormir, dites-lui de ne plus jamais y toucher. Je n’ai pas réussi à partir assez tôt. »
Je restai incapable de parler.
Puis Claire ajouta :
— Il y a autre chose.
— Quoi ?
— Marianne avait joint une photo.
— Une photo de quoi ?
Un nouveau silence.
— Du même sac noir que celui que tu viens de me décrire.
Et pour la première fois depuis le début, je compris que Marianne n’était peut-être pas seulement une ancienne victime.
Elle était peut-être la seule personne encore capable de m’expliquer ce que Marc faisait réellement pendant ces nuits dont je n’avais aucun souvenir.
Et pourquoi, quatre ans plus tôt, il avait écrit dans son carnet :
« Elle a commencé à se souvenir. Tout arrêter. »

